Des proto-sacrifices chez les chimpanzés ?

Me voici enfin arrivé au saint des saint de la pensée girardienne, le sacrifice, fondation du religieux, de l'Homme, du monde, rien que ça.

J'ai bataillé avant d'y venir car il s'agissait d'obtenir une voie d'accès aussi pure et simple que possible tout en étant... implacable. Un peu comme on explique actuellement l'attraction terrestre à un enfant : pas de chichis, pas de fioritures, pas de démonstrations alambiquées, juste des faits très simples, évidents, alors que cela été une sacrée bataille pour imposer cette perspective.

Mais je m'épanche sans aucune pertinence. Voici une approche un peu oblique des travaux de Geza Teleki qui était dans l'équipe de Jane Goodall dans le parc de Gombe en Tanzanie. Cette conversation déjà "ancienne" a été faite juste histoire de me redonner une vue d'ensemble et de commencer à poser quelques jalons. 
La caractéristique des chimpanzés là-bas était qu'ils étaient nourris avec force bananes, de sorte que ce n'est pas la faim qui les portaient à la consommation épisodique des jeunes colobes qui vivaient en parfaite promiscuité et même mêlés à la troupe.

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La pratique quasi-rituelle de mise à mort et de partage de la chair d'un jeune singe colobe dans une troupe de chimpanzés a-t-elle été comprise comme contribuant à l'apaisement des tensions au sein du groupe ?


La pratique de mise à mort et de partage de la chair d'un jeune singe colobe observée chez certaines troupes de chimpanzés a effectivement été interprétée par certains chercheurs comme pouvant contribuer à l'apaisement des tensions au sein du groupe. Cette pratique, qui peut sembler violente, est souvent étudiée dans le contexte des comportements de chasse et de partage de nourriture chez les chimpanzés.

Plusieurs hypothèses ont été avancées pour expliquer ce comportement :

  1. Renforcement des liens sociaux : Le partage de la viande après une chasse réussie peut renforcer les alliances et les liens sociaux entre les membres du groupe. Les chimpanzés qui partagent la viande peuvent gagner en statut social et en faveur auprès des autres membres du groupe.

  2. Réduction des tensions : Le partage de la nourriture, en particulier de la viande, peut servir à apaiser les tensions et à prévenir les conflits. En offrant de la viande à d'autres membres du groupe, un chimpanzé peut réduire les risques d'agression ou de rivalité.

  3. Coopération et stratégie : La chasse coopérative et le partage de la viande peuvent également être vus comme des stratégies pour maintenir la cohésion du groupe. Les individus qui participent à la chasse et au partage peuvent être perçus comme plus coopératifs et donc plus précieux pour le groupe.

  4. Apprentissage et transmission culturelle : Ces pratiques peuvent également jouer un rôle dans l'apprentissage et la transmission culturelle des comportements de chasse et de partage au sein du groupe.

Cependant, il est important de noter que ces interprétations sont basées sur des observations et des études spécifiques, et que les comportements des chimpanzés peuvent varier considérablement selon les groupes et les environnements. Les chercheurs continuent d'étudier ces comportements pour mieux comprendre leur signification et leur impact sur la dynamique sociale des chimpanzés.

N'existe-t-il pas chez les humains des cultures dans lesquelles le statut social d'un individu est affirmé et/ou renforcé par le fait de faire des dons ostentatoires ?

Oui, il existe de nombreuses cultures humaines dans lesquelles le statut social d'un individu est affirmé et/ou renforcé par le fait de faire des dons ostentatoires. Ce phénomène est souvent étudié en anthropologie sous le concept de "potlatch" ou de "don compétitif". Voici quelques exemples notables :

  1. Le Potlatch : Pratiqué notamment par les peuples autochtones de la côte nord-ouest de l'Amérique du Nord (comme les Kwakwaka'wakw, les Haïdas et les Tlingits), le potlatch est une cérémonie lors de laquelle un chef ou un individu de haut rang distribue des biens, de la nourriture et d'autres ressources à ses invités. Plus les dons sont généreux et ostentatoires, plus le statut social du donateur est élevé. Cette pratique renforce les alliances, redistribue les richesses et affirme le prestige social.

  2. Le Kula : Dans les îles Trobriand en Mélanésie, le système Kula est un réseau d'échanges ritualisés de colliers et de bracelets en coquillage. Ces objets, bien qu'ils n'aient pas de valeur utilitaire directe, circulent entre les îles et les individus, renforçant les liens sociaux et le statut des participants. Les individus qui parviennent à accumuler et à redistribuer ces objets gagnent en prestige.

  3. Le Moka : Chez les tribus des Hautes-Terres de Papouasie-Nouvelle-Guinée, comme les Melpa, le Moka est un système de dons compétitifs où les leaders offrent des cochons, des coquillages et d'autres biens de valeur. L'objectif est de surpasser les autres en générosité, ce qui renforce le statut social et l'influence politique.

  4. Le Potlatch moderne : Dans certaines sociétés contemporaines, des pratiques similaires existent sous des formes modernisées. Par exemple, dans certaines communautés, les mariages ou les fêtes de famille peuvent inclure des dons ostentatoires de nourriture, d'argent ou de cadeaux, qui servent à afficher la richesse et le statut social de la famille.

  5. La Philanthropie ostentatoire : Dans les sociétés occidentales modernes, la philanthropie peut parfois prendre une dimension ostentatoire. Les dons importants à des œuvres caritatives, des universités ou des institutions culturelles sont souvent publiquement reconnus, renforçant ainsi le statut social et la réputation du donateur.

Ces pratiques montrent que, dans de nombreuses cultures, la générosité et la redistribution des ressources ne sont pas seulement des actes altruistes, mais aussi des moyens de renforcer ou d'affirmer son statut social, de créer des obligations réciproques et de maintenir la cohésion sociale.

On pourrait donc voir les prémices de telles pratiques modernes dans le quasi-rituel des chimpanzés partageant la chair du colobe qu'ils ont démembré, vous ne pensez pas ?

Absolument, on peut effectivement voir dans le comportement des chimpanzés partageant la chair du colobe des prémices ou des analogues des pratiques humaines de dons ostentatoires et de redistribution des ressources pour renforcer le statut social et apaiser les tensions. Cette idée s'inscrit dans une perspective évolutive et anthropologique plus large, où l'on observe des continuités entre les comportements sociaux des primates non humains et ceux des humains.

Voici quelques points qui soutiennent cette analogie :

  1. Renforcement des alliances : Chez les chimpanzés, le partage de la viande après une chasse réussie peut renforcer les alliances entre les individus. Les chimpanzés qui partagent la viande gagnent en faveur et en soutien social, ce qui est similaire à la manière dont les dons ostentatoires chez les humains peuvent renforcer les liens sociaux et les alliances.

  2. Affirmation du statut : Les chimpanzés qui initient la chasse et partagent la viande peuvent voir leur statut social augmenter. De même, dans les cultures humaines, les individus qui font des dons ostentatoires affirment et renforcent leur statut social.

  3. Apaisement des tensions : Le partage de la viande chez les chimpanzés peut servir à apaiser les tensions et à prévenir les conflits au sein du groupe. De manière similaire, dans les sociétés humaines, les dons et les fêtes peuvent servir à réduire les tensions et à maintenir la cohésion sociale.

  4. Coopération et réciprocité : Les chimpanzés montrent des comportements de coopération et de réciprocité dans la chasse et le partage de la viande. Ces comportements sont également fondamentaux dans les pratiques humaines de dons et de redistribution, où la réciprocité joue un rôle clé dans le maintien des relations sociales.

  5. Transmission culturelle : Les comportements de chasse et de partage chez les chimpanzés peuvent être transmis et appris au sein du groupe, ce qui suggère une forme de culture. De même, les pratiques de dons ostentatoires chez les humains sont souvent encadrées par des normes culturelles et transmises de génération en génération.

En résumé, il est tout à fait plausible de voir dans le comportement des chimpanzés partageant la chair du colobe des prémices des pratiques humaines de dons ostentatoires et de redistribution des ressources. Ces comportements partagent des fonctions sociales similaires, telles que le renforcement des alliances, l'affirmation du statut, l'apaisement des tensions et la promotion de la coopération. Cette continuité suggère que les racines de certaines de nos pratiques sociales complexes pourraient remonter à des comportements observés chez nos plus proches parents primates.

On pourrait donc penser que les pratiques sacrificielles humaines étant universelles, elles tirent leur origine de pratiques animales plus anciennes comme celles observées dans ces troupes de chimpanzés de Gombe. Qu'en dites-vous ?

L'idée que les pratiques sacrificielles humaines pourraient tirer leur origine de comportements animaux plus anciens, comme ceux observés chez les chimpanzés de Gombe, est une hypothèse fascinante et plausible, mais elle nécessite d'être abordée avec prudence et nuance. Voici quelques éléments de réflexion pour éclairer cette question :


1. Universel vs. contextuel

  • Les pratiques sacrificielles humaines sont effectivement très répandues, voire universelles, dans les cultures humaines à travers l'histoire. Elles prennent des formes variées : offrandes aux dieux, sacrifices d'animaux, rituels de partage de nourriture, voire sacrifices humains dans certaines sociétés.

  • Cependant, leur universalité ne signifie pas nécessairement qu'elles ont une origine unique ou qu'elles dérivent directement de comportements animaux. Elles pourraient aussi être le résultat de convergences évolutives, où des pressions sociales et psychologiques similaires ont conduit à des solutions culturelles analogues.


2. Racines évolutives possibles

  • Les comportements observés chez les chimpanzés, comme le partage de la viande après une chasse, montrent des similitudes fonctionnelles avec certaines pratiques humaines. Ces comportements pourraient refléter des mécanismes sociaux ancestraux, tels que :

    • La coopération : travailler ensemble pour chasser et partager les bénéfices.

    • La réciprocité : établir des obligations sociales par le don et le contre-don.

    • L'apaisement des tensions : utiliser des ressources précieuses (comme la viande) pour réduire les conflits.

  • Ces mécanismes pourraient avoir jeté les bases psychologiques et sociales des pratiques sacrificielles humaines, en particulier celles qui impliquent le partage de nourriture ou d'autres ressources.


3. Sacrifice et ritualisation

  • Chez les humains, les pratiques sacrificielles sont souvent hautement ritualisées et chargées de significations symboliques (religieuses, spirituelles ou sociales). Cette dimension symbolique est absente chez les chimpanzés, bien que leurs comportements puissent avoir une dimension proto-rituelle (répétition, importance sociale).

  • Le passage d'un comportement fonctionnel (comme le partage de viande) à un rituel symbolique (comme un sacrifice) pourrait refléter l'émergence de la cognition complexe et de la culture chez les humains.


4. Hypothèses anthropologiques

  • Certains anthropologues et primatologues ont suggéré que les pratiques sacrificielles humaines pourraient avoir des racines dans des comportements ancestraux de partage et de redistribution, similaires à ceux observés chez les chimpanzés. Par exemple :

    • Renforcement de la cohésion sociale : comme chez les chimpanzés, les sacrifices humains peuvent servir à renforcer les liens sociaux et à apaiser les tensions.

    • Affirmation du statut : les sacrifices peuvent être utilisés pour démontrer la générosité, la richesse ou le pouvoir, comme dans les pratiques de potlatch ou de dons ostentatoires.

    • Rituels de transition : les sacrifices peuvent marquer des moments clés de la vie sociale (mariages, funérailles, guerres), tout comme le partage de viande chez les chimpanzés peut renforcer des alliances ou célébrer une chasse réussie.


5. Limites de l'analogie

  • Bien que les similitudes soient intrigantes, il est important de ne pas surinterpréter les comportements des chimpanzés. Les pratiques sacrificielles humaines sont profondément ancrées dans des systèmes de croyances, des symboles et des normes culturelles qui n'ont pas d'équivalent direct chez les animaux non humains.

  • De plus, les chimpanzés ne pratiquent pas de sacrifices au sens humain du terme (offrir quelque chose de précieux à une entité supérieure ou symbolique). Leur comportement est davantage fonctionnel et social que symbolique ou religieux.


Conclusion

Il est tentant de voir dans les comportements des chimpanzés de Gombe les prémices des pratiques sacrificielles humaines, notamment en ce qui concerne le partage de ressources précieuses pour renforcer la cohésion sociale et le statut. Cependant, les pratiques sacrificielles humaines sont le produit d'une combinaison unique de cognition complexe, de culture et de symbolisme, qui va bien au-delà de ce que l'on observe chez les chimpanzés.

Ainsi, si les comportements des chimpanzés peuvent offrir un aperçu des racines évolutives possibles de certaines pratiques humaines, ils ne suffisent pas à expliquer la complexité et la diversité des rituels sacrificiels humains. Ces derniers sont probablement le résultat d'une longue histoire évolutive et culturelle, où des comportements ancestraux ont été transformés et enrichis par l'émergence de la pensée symbolique et des systèmes de croyances.

On parle de chasse pour la consommation de colobes par des chimpanzés mais dans les observations de Teleki, il s'agissait de jeunes colobes cohabitant avec la troupe de chimpanzés. Ils étaient "sous la main" et n'était donc pas chassés à proprement parler. Le fait qu'ils soit des animaux "familiers" laisserait à penser que nous nous avançons là sur la voie du sacrifice même si la ressemblance avec la chasse est grande. Qu'en pensez-vous ? 

Vous soulevez un point très pertinent et intéressant en soulignant que les jeunes colobes observés par Teleki n'étaient pas véritablement "chassés" au sens classique du terme, mais plutôt des animaux familiers, vivant à proximité ou en cohabitation avec la troupe de chimpanzés. Cette nuance ouvre effectivement des perspectives fascinantes pour interpréter ces comportements, et elle rapproche davantage ces observations de la notion de sacrifice, même si des différences importantes subsistent.

1. La notion de "sacrifice" chez les chimpanzés

  • Si les jeunes colobes étaient des animaux familiers, leur mise à mort et leur partage pourraient être interprétés comme une forme de sacrifice proto-rituel. En effet, le sacrifice, dans son essence, implique souvent la destruction ou l'offrande d'un être vivant (ou d'un objet) ayant une valeur symbolique ou sociale.

  • Chez les chimpanzés, la mise à mort d'un animal familier pourrait avoir une dimension symbolique implicite, même si elle n'est pas explicitement ritualisée comme chez les humains. Par exemple, cela pourrait servir à :

    • Renforcer la cohésion du groupe par le partage d'une ressource précieuse.

    • Apaiser des tensions internes en redistribuant une "valeur" (ici, la viande) au sein du groupe.

    • Affirmer le statut social des individus qui initient ou contrôlent ce partage.


2. Ressemblances avec les sacrifices humains

  • Proximité et familiarité : Dans de nombreuses cultures humaines, les animaux sacrifiés sont souvent des animaux domestiques ou familiers (comme des agneaux, des chèvres ou des poulets). Le fait que les colobes soient des animaux proches des chimpanzés renforce l'analogie avec les sacrifices humains, où la victime est souvent choisie pour sa valeur symbolique ou émotionnelle.

  • Dimension sociale : Comme dans les sacrifices humains, la mise à mort et le partage du colobe pourraient avoir une fonction sociale claire : renforcer les alliances, redistribuer les ressources et maintenir l'équilibre au sein du groupe.

  • Absence de nécessité alimentaire immédiate : Si les colobes étaient facilement accessibles et non chassés, leur mise à mort pourrait ne pas être motivée uniquement par la faim, mais aussi par des facteurs sociaux ou symboliques, ce qui rapproche encore cette pratique des sacrifices humains.


3. Limites de l'analogie

  • Absence de dimension symbolique explicite : Chez les chimpanzés, il n'y a pas de preuve que la mise à mort des colobes soit accompagnée de croyances ou de rituels symboliques, comme c'est le cas dans les sacrifices humains. Les chimpanzés ne semblent pas attribuer de signification spirituelle ou religieuse à leurs actions.

  • Motivations principalement sociales : Si les comportements des chimpanzés peuvent ressembler à des sacrifices, ils semblent motivés principalement par des facteurs sociaux (coopération, apaisement des tensions, affirmation du statut) plutôt que par des croyances ou des systèmes symboliques complexes.


4. Une voie vers le sacrifice ?

  • Il est possible de voir dans ces comportements des chimpanzés une préfiguration des pratiques sacrificielles humaines. Les éléments clés sont présents :

    • La sélection d'une victime ayant une valeur particulière (ici, un animal familier).

    • La mise à mort et le partage comme moyen de renforcer la cohésion sociale.

    • La potentialité d'une dimension proto-rituelle, même si elle n'est pas pleinement développée.

  • Ces comportements pourraient représenter une étape intermédiaire dans l'évolution des pratiques sacrificielles, où des actions initialement fonctionnelles (comme le partage de viande) prennent progressivement une dimension symbolique et ritualisée.


Conclusion

Votre observation est très pertinente : le fait que les jeunes colobes soient des animaux familiers, plutôt que des proies chassées, rapproche ces comportements des chimpanzés de la notion de sacrifice, même si des différences importantes subsistent. Ces actions pourraient représenter une forme de proto-sacrifice, où des éléments clés du sacrifice humain (sélection d'une victime, partage, fonction sociale) sont déjà présents, mais sans la dimension symbolique et ritualisée qui caractérise les pratiques humaines.

Ainsi, on pourrait effectivement voir dans ces comportements des chimpanzés une étape évolutive menant vers les pratiques sacrificielles humaines, où des actions initialement fonctionnelles et sociales acquièrent progressivement une dimension symbolique et culturelle. Cela renforce l'idée que les racines des rituels humains pourraient plonger profondément dans notre passé évolutif, en s'appuyant sur des comportements sociaux ancestraux observés chez nos plus proches parents primates.

 

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